Le complément de loyer, c’est la possibilité - très encadrée - d’augmenter un loyer au-delà du loyer de référence majoré dans les villes soumises à l’encadrement des loyers.
Sur le papier, ça paraît simple.
Dans la vraie vie, c’est plutôt de la nitroglycérine :
- bien utilisé, ça peut faire gagner quelques dizaines d’euros par mois,
- mal justifié, ça vous explose à la figure devant la commission départementale de conciliation.
Si votre logement se situe dans une zone où l’encadrement du niveau des loyers s’applique — Paris, Lille, Lyon, Montpellier, Bordeaux, Grenoble, Pays Basque — vous avez peut-être envisagé d’y recourir.
Bonne nouvelle :
- le complément de loyer n’est pas interdit.
Mauvaise nouvelle :
- dans 70 % des cas, il est annulé (source : Analyse OLAP + décisions Tribunal judiciaire de Paris 2022–2023).
Alors, comment faire partie des 30 % qui passent… et pas de ceux qui remboursent ?
Voyons ce que disent la loi — et surtout les juges, qui n’ont pas exactement la réputation d’être souples sur le sujet.
1 Le cadre juridique : ce que dit la loi (et que beaucoup oublient)
Le complément de loyer n’est possible que dans un cas ultra précis :
✔ Le logement est en zone avec encadrement du niveau des loyers
Actuellement : Paris, Lyon, Villeurbanne, Lille, Hellemmes, Lomme, Montpellier, Bordeaux, Grenoble (et communes adjacentes), Pays Basque, Plaine Commune, Est Ensemble.
✔ Le loyer de base respecte déjà le loyer de référence majoré
Pas de complément si vous êtes déjà en-dessous.
(Ça paraît évident, mais 20 % des compléments annulés le sont… parce que cette règle n’a pas été respectée.)
✔ Les qualités invoquées doivent être :
1 Exceptionnelles
2 Déterminantes pour la location
3 Non prises en compte dans les caractéristiques du loyer de référence
4 Décrites ET chiffrées dans le bail
Oui, “exceptionnelles”.
Pas “sympa”, “plutôt pas mal”, ou “au calme côté cour”.
C’est ce que rappelle la loi ELAN (art. 140) et le décret n°2019-315 du 12 avril 2019 :
Les caractéristiques de localisation ou de confort doivent présenter un caractère exceptionnel par comparaison avec les logements du même secteur.
💡 Traduction Hestia : il faut que votre logement ait un super-pouvoir que les autres n’ont pas.
La contestation : un parcours balisé (pour le locataire)
Le locataire mécontent n’a pas besoin de remuer ciel et terre pour contester votre complément. La procédure est simple, gratuite et redoutablement efficace.
Étape 1 : Le courrier (dans les 3 mois)
Le locataire dispose de 3 mois après la signature du bail pour contester. Un simple courrier, pas besoin d’avocat, pas de frais.
Il explique : “Je conteste le complément, car je ne vois rien de supérieur au marché”.
Et c’est parti.
Étape 2 : La Commission Départementale de Conciliation (CDC)
En cas de désaccord ? Le dossier part à la CDC, qui examine :
- les justificatifs fournis,
- la réalité des caractéristiques exceptionnelles,
- les logements comparables du secteur.
👉 À Paris, une majorité des compléments sont retoqués dès ce stade.
Étape 3 : Le tribunal judiciaire
Si aucun accord n’est trouvé, direction le juge, qui peut :
- supprimer totalement le complément,
- exiger le remboursement du trop-perçu (parfois plusieurs milliers d’euros),
- réduire le montant,
- voire sanctionner le bailleur (jusqu’à 5 000 € pour une personne physique et 15 000€ pour une agence) en cas de manquement manifeste.
💡 Conclusion intermédiaire : le complément de loyer n’est pas dangereux en soi. Mais il est testé, disséqué et contesté bien plus souvent qu’on le pense - et les bailleurs perdent plus souvent qu’ils ne gagnent.
2 Ce que les tribunaux refusent (presque) à tous les coups
Voici un scoop qui n’en est pas un : la majorité des compléments de loyer ne passent pas.
Quand on lit les décisions du Tribunal judiciaire de Paris, entre 2022 et 2024, on comprend vite pourquoi.
❌ Les arguments systématiquement rejetés
Les juges considèrent énormément de qualités comme… parfaitement normales :
| Argument invoqué | Verdict du juge |
|---|---|
| “Calme” | Ce n’est pas rare |
| “Lumineux” | Attendu si vous n’êtes pas en sous-sol |
| “Bonne desserte transports” | normal à Paris / Lyon / Bordeaux… |
| “Vue dégagée… sur la rue” | Pareil |
| “Étage élevé” | OK, mais sans ascenseur, ça annule le bonus |
| “Cuisine équipée standard” | Standard, justement |
| “Salle de bain rénovée” | Pas de gratification supplémentaire |
| “Immeuble entretenu” | Encore heureux |
| “Parquet” | Fréquent dans l’ancien |
| “Balcon” (petit) | Pas exceptionnel |
📌 Exemples réels tirés de décisions commentées
Tribunal judiciaire de Paris, 2022–2023 :
- Complément annulé car fondé sur :
“calme, lumineux, vue dégagée, proximité transports” → Le juge rappelle que tous ces critères sont communs au quartier.
- Cour d’appel de Paris, 25 mai 2023 :
Le bailleur invoquait plusieurs atouts (aménagement soigné, vue, bonne orientation) mais :
il n’a pas démontré en quoi ces éléments plaçaient réellement le bien au-dessus des logements comparables du secteur → Complément supprimé.
- Tribunal judiciaire de Paris, 2023 (affaire Clignancourt) :
Un propriétaire demandait un complément de loyer pour : parquet chêne point de Hongrie, cuisine équipée, cheminée en marbre. Les locataires ont fait constater par huissier que le parquet n’était pas présent partout et que la cuisine était en état moyen → Complément annulé.
💡 En résumé : les juges ne veulent pas savoir si votre parquet est beau. Ils veulent savoir si les autres logements du quartier en ont aussi.
3 Ce que les juges acceptent (parfois) : les vraies qualités “exceptionnelles”
Spoiler : la liste est courte.
Selon les guides d’application, les observatoires locaux, et les rares décisions favorables, les compléments admis reposent sur des éléments objectivement rares dans le quartier.
✔ Ce qui peut passer
- Extérieurs remarquables :
- Terrasse de 20 m² ou plus en dernier étage
- Jardin privatif en plein Paris
- Balcon filant avec vue exceptionnelle
- Vue hors norme :
- Monument emblématique (Tour Eiffel, Notre-Dame, Fourvière…)
- Vue panoramique dégagée
- Vue sur Seine, Rhône, Garonne…
- Volumes atypiques :
- Hauteur sous plafond > 3m (atelier d’artiste, loft)
- Configuration rare : triplex, mezzanine cathédrale, verrière d’atelier
- Surface atypique pour le quartier
- Prestations véritablement premium :
- Matériaux haut de gamme authentiques (marbre, parquet Versailles d’origine)
- Cuisine sur mesure haut niveau (pas de cuisine Ikea “améliorée”)
- Domotique complète
- Climatisation réversible (selon le quartier)
⚠️ Mais même là, le juge demande des preuves
Et pas des phrases vagues du type “belles prestations” ou “cadre exceptionnel”.
Ce qu’il faut fournir :
- Photos précises et datées,
- Plans du logement,
- Métrages (surface terrasse, hauteur sous plafond, largeur vue),
- Comparaisons avec des biens similaires dans le quartier.
- Factures des équipements premium (si récents).
💡 Un complément sans preuves = un complément annulé. Ce n’est pas une question de bonne foi, c’est une question de charge de la preuve - et elle pèse sur le bailleur.
4 Comment rédiger une clause de complément qui tient la route
La différence entre un complément qui passe et un complément qui saute tient souvent à la rédaction de la clause dans le bail.
❌ Ce qu’il ne faut PAS écrire
Clause fourre-tout : la recette parfaite pour un complément annulé.
“Complément de loyer : 150€/mois en raison des qualités exceptionnelles du logement.”
C’est vague, non chiffré, non prouvé. Annulation quasi garantie.
✔️ Ce qu’il FAUT écrire
“Complément de loyer : 150€/mois, justifié par les caractéristiques exceptionnelles suivantes :
- Terrasse privative de 22m² accessible depuis le séjour (plan annexé au bail, photo n°1), rare dans le quartier où 95% des logements n’ont pas d’extérieur privatif (source : données OLAP secteur 4.2).
- Vue directe et dégagée sur le Sacré-Cœur depuis le séjour et la chambre principale (photos n°2 et n°3 annexées). Ces caractéristiques ne sont pas prises en compte dans le calcul du loyer de référence et justifient le complément au regard de l’article 140 de la loi ELAN.”
Les 4 règles d’or
- Lister chaque élément séparément (pas de formule fourre-tout)
- Chiffrer (surface, hauteur, nombre…)
- Prouver (photos, plans, factures en annexe)
- Comparer (expliquer pourquoi c’est rare dans le secteur)
Conclusion : un outil légal… mais à manier avec précaution
En théorie, le complément de loyer devait servir à une poignée de biens réellement incroyables.
En pratique, beaucoup l’utilisent pour contourner l’encadrement.
Résultat :
- Taux d’annulation très élevé (majorité des cas contestés à Paris).
- Contestations faciles pour les locataires (procédure gratuite, délai de 3 mois).
- Juges de plus en plus stricts.
👉 La ligne rouge jurisprudentielle
- Insuffisant pour un complément :
- calme, lumineux, rénové
- bonne localisation, transports
- cuisine aménagée, salle de bains refaite
- étage correct, immeuble entretenu
- parquet, moulures (sauf exceptionnels)
- Possiblement admis (si prouvé et motivé) :
- vue rare et identifiable
- grande terrasse / jardin privatif
- prestations premium / luxe
- volumes très atypiques
- éléments introuvables dans l’offre locale
💡 En résumé :
Le complément de loyer est un outil, pas une astuce.
Mais c’est un outil qui :
- doit être motivé (dans le bail),
- doit être exceptionnel (par rapport au quartier),
- doit être prouvé (documents à l’appui),
- et peut disparaître aussi vite qu’il est apparu.
Avec Hestia, si vous dépassez le loyer de référence majoré, nous proposons automatiquement une clause de justification. À vous de faire en sorte qu’elle soit convaincante — pour vous éviter les mauvaises surprises.
FAQ
Peut-on mettre un complément de loyer partout ?
Quelles qualités justifient réellement un complément ?
Des éléments exceptionnels et rares : grande terrasse, vue monument, prestations de luxe, configuration atypique.
Pas une “simple rénovation”.
Le complément de loyer est-il possible en meublé ?
Oui.
Les règles sont identiques : le logement doit présenter des caractéristiques… oui, vous l’aurez compris, exceptionnelles. Et le complément de loyer doit être justifié et chiffré dans le bail. Le type de location (vide ou meublé) ne change rien.
Quel montant maximum pour un complément de loyer ?
Il n'y a pas de plafond légal. Mais plus le montant est élevé, plus la justification doit être solide. Un complément de 200 €/mois pour une "cuisine équipée" ne passera jamais. Un complément de 200 €/mois pour une terrasse de 30 m² avec vue Tour Eiffel, peut-être.
Le locataire peut-il contester en cours de bail ?
Non. Le délai de contestation est de 3 mois après la signature du bail. Passé ce délai, le complément ne peut plus être contesté par le locataire (sauf vice de forme grave).
Comment prouver qu'une caractéristique est 'exceptionnelle' ?
En comparant avec l'offre locale : données de l'observatoire des loyers, annonces du quartier, attestation d'un professionnel. Et en fournissant des preuves tangibles : photos, plans, métrages, factures.
Que risque un bailleur si le complément est annulé ?
- Rembourser le trop-perçu
- Supprimer le complément pour le futur
- Dans certains cas, amende jusqu’à 5 000€ (loi ELAN)
Comment rédiger une justification solide ?
En listant clairement :
- l’élément exceptionnel,
- sa mesure (surface, hauteur, vue…),
- en quoi il dépasse les standards du secteur.
Hestia peut-il m'aider à justifier un complément ?
Hestia vous alerte si votre loyer dépasse le plafond et vous propose un espace pour la rédiger et prendre des photos. Mais la justification (preuves, photos, comparaisons) reste votre responsabilité — c'est vous qui connaissez votre bien.